Le nom à la Renaissance et au premier XVIIème siècle

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Le nom

Organisateurs : Rachel Darmon, Adeline Desbois, Adrienne Petit, Alice Vintenon

La notion que nous proposons d’étudier pour l’année 2012-2013 est le nom, dans toute sa polysémie, du nom propre au nom commun (ou « nom appellatif » selon la terminologie de l’époque). Temps des premières grammaires et des premiers dictionnaires du français, la première modernité est une période d’intense réflexion sur les langues et leurs systèmes. L’activité des traducteurs suscite des interrogations sur le moyen d’enrichir les langues et de les illustrer, mais aussi plus largement, sur leurs origines et les relations qu’elles entretiennent entre elles. Marie-Luce Demonet a montré, dans La Voix du signe, qu’en dépit du regain d’attention porté au Cratyle traduit et commenté par Ficin, la pensée dominante était celle de l’arbitraire du signe, d’un arbitraire motivé par l’étymologie, l’emprunt ou la dérivation. La motivation du signe rend compte d’une quête du sens, qui touche à cette époque les noms communs comme les noms propres, réels ou fictifs, qu’on cherche à expliquer et à interpréter, à l’exemple du Beau-ce de Rabelais. Interpréter le sens du nom peut alors permettre de mieux saisir l’essence de l’objet qu’il désigne, et la recherche étymologique, dans la tradition d’Isidore de Séville, est un processus souvent employé dans cette perspective. Au XVIIe siècle, malgré une réflexion d’ordre philosophique sur le langage, cette recherche de signification perdure avec, par exemple, l’art de la nomancie qui lit la fortune d’une personne dans l’examen des lettres de son nom. Inversement, l’essor des traductions et la multiplication des découvertes, géographiques, zoologiques ou botaniques, posent le problème de la nomination des realia étrangères : quel mot utiliser ou inventer ? Pour les lecteurs modernes que nous sommes, ces processus d’interprétation et de nomination sont révélateurs de la pensée et de l’imaginaire de la première modernité.

Considéré avec le verbe comme une partie primordiale du discours, le nom est un terme générique qui comprend aussi bien le nom propre, le nom commun que l’adjectif (alors appelé « nom-adjectif »). Les deux premiers sont distingués du dernier en tant qu’ils désignent des substances, des choses, tandis que l’adjectif est associé à l’expression de qualités ou accidents. Ces différentes catégories grammaticales sont alors moins pensées dans leurs différences que selon un continuum qui brouille leurs frontières respectives, comme en témoigne l’importance de la dérivation impropre tout au long de cette période : afin de hausser le prestige de la langue française, Du Bellay enjoint dans La Deffence de recourir aux infinitifs substantivés à l’italienne, tandis que la littérature galante use abondamment d’adjectifs substantivés – possiblement calqués de l’espagnol – propres au style d’analyse. Dans l’économie classique de la phrase, le nom acquiert une toute nouvelle visibilité du fait de l’adoption de l’ordre des mots actuel, mais aussi en raison d’un élagage progressif du système de la caractérisation qui restreint les procédés d’amplification tels que la périphrase. Nombre de critiques, à l’instar de Roger Lathuillère, ont souligné l’importance de cette catégorie au XVIIe siècle, au point de parler de « style substantif », et ont exploré la richesse sémantique et stylistique des noms abstraits.

Les noms propres ont un fonctionnement syntaxique et sémantique spécifique, que ce soit les noms de Dieu, qui ont pu être considérés comme divins en eux-mêmes, les anthroponymes ou encore les toponymes. Catégorie de mots particulièrement productive, comme l’a illustré François Rigolot dans Poétique et onomastique, ils sont au cœur de la poétique de nombreux textes. Les figures rhétoriques de l’antonomase, l’anagramme, ou encore la paronomase peuvent être mises au service de réseaux de signification internes : ainsi, l’Olive de Du Bellay est tout à la fois olive et voile. A contrario, le caractère référentiel du nom propre associé au procédé de l’allusion, qui suscite la connivence du lecteur et donne naissance aux lectures à clé, peut rapprocher l’univers fictionnel du monde réel : le nom devient alors le support masqué d’une description de la réalité historique.

L’envergure du spectre sémantique du terme, qui signifie également « titre » ou « réputation », confère également aux noms une implication politique et sociale à une époque où la législation politique et religieuse tend à imposer une fixation des noms, et en particulier à codifier la transmission des noms de famille d’une génération à l’autre. Cette fixation juridique des noms n’empêche pas le déploiement de pratiques qui les rendent protéiformes : les pseudonymes et les procédés de substitution par la devise ou la marque (dans le cas des imprimeurs) donnent des équivalences textuelles ou graphiques au nom d’origine. L’implication sociale des noms concerne également leur introduction dans le discours, dans la mesure où les règles de bienséance et de convenance prennent une importance accrue avec le développement de la courtoisie et de la politesse mondaine.

Lors du séminaire, nous souhaiterions ré-explorer cette notion du « nom », au cœur de la pensée et de l’imaginaire linguistique, philosophique, littéraire, social, politique ou encore artistique de la première modernité. Les communications pourront être centrées (entre autres)  sur les thèmes suivants :

  • Théories du langage et théories du nom : les théories philosophiques et linguistiques utilisées pour penser et interpréter les noms à cette époque ; les caractéristiques spécifiques de certaines catégories de noms comme les noms divins, les noms propres ou les noms abstraits ; les relations du nom avec les autres parties du discours ; le nom dans l’économie syntaxique (sujet, objet, construction à verbes support) et l’ordre des mots.
  • Pratiques langagières : la constitution des dictionnaires, les procédés de l’emprunt et de la formation des noms, les problèmes liés à la traduction, les procédés de nomination.
  • Enjeux stylistiques et poétiques : la place du nom dans la construction des figures de rhétorique, les effets de sens des formes nominales (pluriel poétique, nominalisation d’entités abstraites), la valeur poétique des noms propres réels ou fictifs.
  • Enjeux herméneutiques : la référentialité du nom propre dans les univers fictionnels, le rôle des noms propres fictifs dans des traités ou textes théoriques, les lectures à clé.
  • Enjeux sociaux et politiques : les conséquences de la fixation des noms propres voulue par le pouvoir royal et le clergé, les connotations politiques et sociales des noms, l’exigence poétique ou politique de convenance entre le nom et la chose, les pseudonymes, l’imposition du nom.
  • Enjeux artistiques : la représentation des noms propres dans les œuvres plastiques (présence ou substitution du nom).
  • Bibliographie matérielle : insertion de clés, devises, inscription du nom dans l’espace matériel du livre notamment dans les pages de titres, dans l’index, ou dans les illustrations.
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