Histoire(s)

Histoire(s) 

Organisateurs : Rachel Darmon, Adeline Desbois, Arnaud Laimé et Alice Vintenon

En latin déjà, le terme historia possède ces deux significations apparemment opposées, dont le dénominateur commun est l’acte de raconter : « histoire » désigne à la fois le « récit d’événements historiques » et des formes de narration non tenues de se conformer à la réalité historique, voire des fictions fabuleuses. Dès l’Antiquité, les auteurs font jouer la polysémie du terme, soit pour dénoncer le caractère « fictif » de certains récits revendiqués comme historiques (dont ceux du « père des historiens » Hérodote, accusé de rechercher davantage le sensationnel que la fidélité aux faits passés), soit pour rendre attractifs des récits fictionnels en les présentant comme des faits avérés. Le jeu sur la polysémie du terme culmine avec les Histoires Véritables de Lucien, dont le titre ironique signale la distance prise à l’égard des historiens menteurs, et la supériorité éthique d’une fiction qui assume son caractère mensonger.

Qu’en est-il à la Renaissance, période définie par E. Garin comme celle de l’émergence d’une conscience historique marquant l’entrée dans l’ère moderne ? Le passage d’une conception d’un monde stable à un univers en devenir, où l’action du temps sépare définitivement les contemporains d’une Antiquité devenue étrangère, amène chez les humanistes de nouveaux modes d’investigation, de l’enquête philologique au savoir antiquaire.

Tandis que se poursuivent les jeux interrogeant les rapports de l’histoire à la vérité, comme chez Rabelais ou encore chez Marguerite de Navarre, la question des critères de fiabilité du récit historique ressurgit avec une nouvelle acuité : la discussion sur l’authenticité de certains textes (comme les écrits du pseudo-Bérose forgés de toute pièce par Annius de Viterbe) et la confrontation des sources incitent à adopter une distance critique à l’égard des textes qui se présentent comme les récits objectifs d’événements passés. Jean Céard a ainsi montré, dans un article intitulé « L’histoire écoutée aux portes de la légende », que certains récits auparavant considérés comme historiques, comme les chroniques de Turpin, commencent à être mis en cause à la Renaissance, et soupçonnés d’être pure forgerie. On voit ainsi se développer une réflexion sur les qualités nécessaires au bon historien, comme en témoignent, par exemple, les célèbres jugements de Montaigne dans l’essai « Des Livres » (II, 10) ou les réflexions désabusées de l’Arioste sur la part de flatterie que peuvent contenir les récits qui forgent, pour l’éternité, la réputation et la renommée des grands hommes.

À ces réflexions, qui cherchent à définir les conditions de possibilité d’un récit historique objectif et fiable, s’ajoute un débat plus général sur la pertinence même des récits historiques : leur fidélité au réel les rend-elle plus « vrais » que les récits fictionnels ? Le développement des commentaires sur la Poétique d’Aristote semble au contraire suggérer que la poésie, qui atteint l’universel, parvient à un degré supérieur de vérité que celui qui préoccupe les historiens. En outre, le récit des actions passées est-il systématiquement reconnu comme une source d’enseignements et d’exemples moraux ? À ceux qui, comme Amyot, font valoir le profit particulier qu’apporte la lecture de faits avérés, les partisans de la fiction peuvent rétorquer que le récit historique, qui relaie autant les actes répréhensibles que les hauts faits, ne doit pas être soumis aux esprits les plus fragiles. La fiction, libre de gommer le vice et le mal, peut au contraire apparaître comme une source d’exemples qui répondent au mieux aux impératifs de la pédagogie.

Autour de ces réflexions sur la relation entre l’histoire et la vérité, nous souhaiterions notamment accueillir des communications centrées sur les thèmes suivants :

–          Enquête philologique et savoir antiquaire : la réception, à la Renaissance, des historiens mais aussi des monuments antiques ; les réflexions développées à la Renaissance sur les ouvrages d’histoire naturelle, la méthode de l’historien et les critères de validité du récit historique.

–          Histoire et politique : les missions assignées à l’historien et au chroniqueur dans les cours de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance ; la discussion sur l’utilité morale de l’histoire et sa place dans l’éducation des jeunes gens.

–          Histoire et fiction : le rapport entre fiction et histoire dans la poétique de la Renaissance, la place accordée aux mythes dans les ouvrages historiques de commande, et à l’inverse, l’utilisation de l’histoire dans les textes fictionnels.

–          Genre et forme : les formes des récits historiques (vies de grands hommes, histoire d’un peuple, illustration d’une famille) et des histoires fictionnelles (roman, nouvelle, anecdote) ; les réflexions théoriques sur la construction des récits.

–          Herméneutique : le caractère historique du récit biblique, exemple par excellence de récit véridique, et la définition du « sens historique » ou littéral dans l’exégèse biblique, son évolution éventuelle à la faveur de la mise en cause protestante de l’exégèse traditionnelle ; pour l’allégorie païenne, le maintien des thèses évhéméristes comme outil d’interprétation des mythes.

–          Esthétique : la définition et la valeur de l’histoire chez les théoriciens d’art, le rôle de l’histoire racontée par le tableau (la storia) dans la théorie de l’ut pictura poesis et dans l’élaboration des critères de jugement des œuvres picturales.

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