Curiosité

La curiosité

Organisateurs : Rachel Darmon, Adeline Desbois, Arnaud Laimé et Alice Vintenon

Etymologiquement dérivée de cura, le « soin », la curiosité apparaît tantôt comme un louable désir de connaître, manifestant la dignitas hominis, tantôt comme la recherche insatiable de vaines nouveautés ou de vérités hors de portée de la condition humaine. Dans notre imaginaire collectif, les plaidoyers exaltés des humanistes pour les disciplines restituées, pour les découvertes philologiques et scientifiques font de la Renaissance un âge d’or de la  bonne curiosité.

Pourtant, l’enthousiasme de cette époque ne va jamais sans une profonde réflexion sur les limites de la connaissance : l’héritage augustinien semble amener ces mêmes humanistes à censurer cet appétit de savoir, soupçonné d’être le ferment de l’orgueil et de faire oublier la priorité de la foi. Cette valorisation de l’humilité s’inspire également du modèle antique de Socrate, auquel Erasme attribue le mérite d’avoir « détourné les hommes de la curiosité pour des sujets qui ne les concernent pas » (Apophtegmes III, Socratica 22), comme les sciences de la nature, au profit des investigations apparemment plus modestes de la morale. L’expression de l’ambivalence de la libido sciendi est portée à son comble dans le propos paradoxal du De incertitudine et vanitate omnium scientiarum d’Henri-Corneille Agrippa (1530), qui accumule de manière encyclopédique la totalité des doctrines et des disciplines développées par l’homme afin de démontrer leur vanité : la simplicité d’esprit est valorisée comme l’attitude la plus proche de la sainteté.

Quels critères sont alors utilisés pour distinguer bonne et mauvaise curiosité ? Si la ligne de partage semble parfois se superposer aux frontières disciplinaires, en condamnant par exemple des sciences aux objets extraordinaires ou lointains comme l’astrologie ou la divination, les travaux de Jean Céard ont montré que certains philosophes de la Renaissance mettaient parfois en question, de manière plus générale, la pertinence de l’assimilation de la curiosité à la rareté et se demandaient si les « merveilles » dignes d’investigation devaient être recherchées dans les phénomènes exceptionnels ou dans les réalités quotidiennes.

Il faut donc, on le voit, réinterroger sans cesse les valeurs données à la curiosité au cours de la Renaissance. Les communications pourront adopter des approches pluridisciplinaires et s’inscrire notamment dans les perspectives suivantes :

1)      Le lexique de la curiosité : désignant à la fois le sujet et l’objet de la curiosité, l’adjectif « curieux » renvoie à des réalités différentes, selon son contexte d’utilisation, qu’il conviendra de définir. Il faudra également distinguer la curiosité de notions voisines, comme l’étonnement ou la « merveille ».

2)      Les représentations du curieux à la Renaissance : on pourra par exemple se demander si le curieux est doté, chez les médecins, d’une complexion humorale particulière, et si ses représentations picturales se rapprochent de physionomies connues, comme celle du mélancolique. Les travaux pourront porter sur les représentations littéraires inspirées de figures mythiques (Actéon, Prométhée) ou historiques (Thalès) de la curiosité, ou sur des personnages de curieux forgés par les auteurs de la Renaissance, comme le Curieux de Pontus de Tyard, Panurge, ou le « curieux impertinent » de Cervantès. De même, on pourra s’interroger sur la manière dont les savants (philologues, astronomes, voyageurs, etc.) décrivent et justifient leur propre appétit intellectuel.

3)      Le savoir et la curiosité : favorisé par l’essor de l’imprimerie, le travail érudit des philologues sur les textes anciens peut, par exemple, apparaître comme une nouvelle forme de curiosité, suspecte de vanité et tenue de prouver son utilité dans la cité. Qu’en est-il vraiment ? On pourra de même s’intéresser aux manifestations concrètes de la curiosité à la Renaissance, du développement des éditions savantes à l’essor des cabinets de curiosité. Il faudra bien sûr aussi étudier le rôle de la curiosité dans la construction des savoirs scientifiques : on pourra se demander dans quelle mesure sont corrélés curiosité et progrès scientifique, et comment évolue la notion du XVIe au XVIIe siècle, où science et philosophie se marient plus étroitement.

4)      La place de la curiosité dans les polémiques religieuses et philosophiques de la Renaissance : on pourra évaluer l’impact des nouveaux courants religieux (devotio moderna, évangélisme, Réforme), travailler sur les différentes cibles que vise, au cours du XVIe siècle, l’accusation de « vaine curiosité », comme la rationalité scolastique, la lecture directe de la Bible prônée par les Réformés, l’exégèse allégorique pratiquée par les catholiques, …

5)      La place de la curiosité dans la vie morale : jusque dans les théories contemporaines du care, l’extension qu’il convient de donner à l’intérêt pour autrui constitue l’une des questions fondamentales de la philosophie politique, et l’on pourra s’interroger sur les limites que la philosophie de la Renaissance assigne à cette manifestation de la curiosité.

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