Feindre

Feindre (2009-2010)

Organisateurs : Céline Bohnert, Nicolas Correard, Catherine Déglise et Arnaud Laimé

À partir de l’âge classique, le champ sémantique du verbe feindre, principalement négatif, se définit pour l’essentiel par l’opposition entre le réel et sa contrefaçon ; plus exactement, il recouvre le double concept d’imitation subreptice du réel et de déploiement manifeste de l’imaginaire. Dans le premier cas, l’action de feindre suppose une intentionnalité maligne : celui qui feint ourdit en secret quelque plan, déguise, dissimule, afin de tromper. La feinte met alors en danger les rapports humains et menace l’intégrité du corps social, qui repose sur la franchise des échanges. Dans le second cas, la feinte souligne avec insistance sa facticité : elle appartient d’une part aux poètes qui ont toute liberté de fabuler, d’inventer ce qui ne saurait avoir d’existence et que l’on ne pourrait prendre pour vrai ; d’autre part, l’emploi croissant de la forme pronominale du verbe (se feindre) traduit la capacité de chacun à se raconter des histoires, à s’illusionner et à vivre prisonnier de ses chimères.

Ces conceptions sont pour une part, bien sûr, un héritage de l’Antiquité et du Moyen Age mais la philologie de la Renaissance, particulièrement sensible à la racine latine du mot, a, plus qu’à toute autre époque, réinvesti ce verbe de façon plus positive. Outre les deux sens retenus par le classicisme, les hommes de la Renaissance ont réactivé en lui d’autres sèmes importants, notamment celui qui concerne la plastique : en effet, feindre provient de fingere, qui signifie tout d’abord « modeler dans l’argile » et par extension « former, façonner », au sens physique puis moral. Feindre n’est pas seulement contrefaire, mais aussi imiter, pour former et créer ; cela nécessite alors une habileté technique, presque démiurgique, qui est le produit d’une virtus, une puissance et une qualité : en témoigne Ronsard dans son Ode à Michel de L’Hospital. Fingere devient un double du poiein grec. Ainsi, force est de distinguer ce qui est feint (fictum) du faux (falsum) et du mensonger (vanum), comme le fait Domenico Nanni Mirabelli, afin de le rapprocher du vraisemblable.

Le séminaire se propose donc cette année, dans la lignée, entre autres, des récents travaux de Theresa Chevrolet, d’explorer la particulière richesse notionnelle de ce mot à la Renaissance et de mesurer les implications non seulement poétiques et rhétoriques de l’art de feindre et son rôle dans le débat sur la mimèsis (à travers certains de ses dérivés comme figura et fictio), mais aussi les influences que ce concept a pu exercer dans le domaine de l’esthétique (peinture et même musique), de la spiritualité, de la morale et de la politique : on pourrait, par exemple, se demander en quoi le prince – ou le courtisan – se doit de feindre pour maintenir la cohésion sociale, à rebours de l’idéal de l’honnête homme du XVIIe s. Ou encore, trouve-t-on à la Renaissance les traces d’écritures de la dissimulation, liées à la présence de contraintes censoriales ? La notion de feintise intervient-elle dans le champ des discours théologiques, des polémiques religieuses, des réflexions sur le paganisme (on peut penser à la fortune de l’hypothèse évhémériste des dieux « feints » par les législateurs) ? Quel rôle est-elle appelée à jouer dans les premières controverses sur le théâtre ?

18 janvier (salle Paul Lapie)
Céline Bohnert
Feinte et fable dans les mythographies renaissantes

1er février (salle de Direction)
Sandra Provini
Le débat sur la fiction dans la poésie historiographique de cour au début de la Renaissance française

1er mars (salle de Direction)
Mathilde Régent
Feindre, connaître, savoir : fiction philosophique et jeux de croyance, de Rabelais à Giordano Bruno

22 mars (salle de Direction)
Emilie Picherot
Feinter la pureté de sang dans l’Espagne de Philippe II : Miguel de Luna, morisque faussaire auteur d’une véritable histoire de l’entrée des musulmans dans la péninsule 

19 avril (salle de Direction)
Valentina Denzel
Etre et apparaître : jeu sur l’identité sexuelle dans les épopées du XVe et du XVIe siècle en France et en Italie

3 mai (salle de Direction)
Nicolas Correard
Le motif de la dissimulation dans les satires lucianesques de la Renaissance : de la feintise à la fiction (Italie, France, Espagne) 

31 mai (salle de Direction)
Mathieu Ferrand
Feindre et dénoncer la feinte : le rôle critique du “stultus” et ses avatars, de la sottie à la comédie néo-latine (Paris, 1500-1550) 

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